Réflexions sur le bicentenaire
José Del Pozo*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sommaire

Réflexions

Le Chili et bien d’autres pays latino-américains amorcent la célébration du bicentenaire de leur indépendance de l’Espagne. Même si ce qui se produisit en 1810 dans plusieurs colonies ne fut pas une déclaration d’indépendance, mais plutôt la formation du premier gouvernement mis sur pied par l’élite criolla (qui s’attribuait le rôle des représentants du «peuple»), ce geste constitua le premier pas vers la désintégration de l’empire espagnol et la formation, au bout de quelques années, des états nationaux qui aujourd’hui constituent l’ensemble connu comme «Amérique latine»1

Comment analyser cet anniversaire, surtout en tenant compte de notre condition de Chiliens résidants au Québec? Les réflexions qui suivent sont inspirées d’une part du contexte intellectuel de notre époque, bien différent de celui que nous avons connu dans nos années d’enfance et adolescence, les années 1950 et 1960 pour ceux et celles de ma génération. Et d’autre part, elles sont influencées par le fait de vivre dans une société dont l’expérience historique est bien différente de celle du Chili.

La vision traditionnelle de l’indépendance, celle que j’ai apprise à l’école, était relativement simple : les criollos, les descendants des Espagnols, nés en Amérique, étaient devenus graduellement des patriotes. Ils étaient de plus en plus attachés à la terre où ils étaient nés, voulaient un pays à eux, étaient discriminés dans les emplois de la fonction publique par les Espagnols et plusieurs d’entre eux n’attendaient qu’une situation propice pour se révolter. Cette occasion se présenta lors de l’occupation de l’Espagne par Napoléon en 1808, qui créa un vide de pouvoir, à cause de l’emprisonnement du roi Ferdinand VII et la prise du pouvoir par les Français. Une fois la Junte de gouvernement formée en 1810, même sans déclarer l’indépendance, les criollos-patriotes prirent des mesures progressistes, telles l’abolition partielle de l’esclavage noir, la création de la première Bibliothèque nationale ainsi que la première constitution. Ils furent attaqués par les troupes du Vice-roi du Pérou, resté au pouvoir, qui ne tolérait pas ces changements. Ceci déclencha la guerre. Après la défaite des patriotes à Rancagua, en 1814, les Espagnols reprirent le pouvoir et déclenchèrent une cruelle répression contre les insurgentes, dans laquelle le méchant capitaine San Bruno joua le rôle principal. Beaucoup de patriotes, partis en exil à Mendoza, furent aidés par José de San Martín et les troupes argentines, et ils finirent par l’emporter à Chacabuco et Maipú. Le Chili devint indépendant et Bernardo O’Higgins fut notre premier chef de gouvernement.

Cette vision contient des éléments vrais, mais elle doit être nuancée et enrichie avec les apports de l’historiographie actuelle et les nouveaux thèmes de discussion de notre société et notre temps. Il faudrait commencer par insister plus sur l’importance de l’indépendance comme processus simultané dans plusieurs colonies espagnoles et sur l’action commune entre les forces de plusieurs d’entre elles. Souligner des faits concrets, tels la composition de l’Armée des Andes, mise sur pied à Mendoza par José de San Martín, qui était très majoritairement formée par des habitants de cette région, alors que les Chiliens exilés, membres de cette armée, ne constituaient qu’une force secondaire. C’est cette force qui remporta la bataille de Chacabuco, en février 1817. Au moment où l’on parle beaucoup d’unité latino-américaine, l’apport massif des Argentins à l’indépendance du Chili doit être davantage valorisé. Par la suite, le Chili fit une contribution importante à l’indépendance du Pérou: 50% des 4 000 hommes partis libérer ce dernier bastion royaliste en Amérique du sud en 1820 étaient des Chiliens.

Ceci nous permet de souligner une dimension importante de cette époque: le sentiment d’appartenir à une patrie commune, formé non pas par des Chiliens, Péruviens, Argentins, mais par des Americanos. Lors de l’indépendance au Chili, mis à part les Argentins, on retrouve la participation importante du Guatemaltèque José Irisarri, du Bolivien2 Jaime Zudáñez… Et la libération du Pérou fut rendue possible par l’action d’une armée patriote multinationale sous les ordres de Simón Bolívar, composée de Vénézueliens, Colombiens, Équatoriens et plusieurs centaines d’Européens, qui remportèrent la bataille décisive d’Ayacucho, en 1824. On sait que par la suite Bolívar essaya sans succès de susciter la formation d’une fédération d’états, idée qui refait son chemin depuis un certain temps. Et selon l’historien John Lynch, lors de la formation des «Provinces unies de l’Amérique du sud» dans ce qui devint l’Argentine actuelle, en 1816, on avait considérée l’idée d’intégrer le Chili à cette fédération: la déclaration de l’indépendance chilienne, en février 1818, était conçue autant pour proclamer la séparation de l’Espagne que des «Provinces unies»

Aujourd’hui, il est beaucoup question de reconnaissance des peuples autochtones et des droits des Noirs. Dans l’armée des Andes, 20% des effectifs étaient formés par des Noirs esclaves, arrachés à leurs propriétaires argentins et enrôlés plus ou moins volontairement, en échange d’une promesse de libération après la campagne. À l’école, on ne nous a jamais parlé de l’apport des soldats d’origine africaine à l’indépendance. Et on nous a peu parlé du rôle des Indiens, sûrement parce que cette question est complexe: beaucoup d’indiens mapuches appuyaient la cause des royalistes, car ils préféraient l’alliance avec un roi lointain qu’avec des «patriotes» dont la cause leur était étrangère. Il s’agit d’un sujet controversé, puisque le fait que les mapuches étaient restés autonomes par rapport aux Espagnols constitue, selon certains, la première manifestation du patriotisme chilien. Mais ces mêmes indiens n’étaient pas chauds à l’idée de l’indépendance… Cependant, l’armée de San Martín réussit à gagner l’appui de plusieurs tribus pehuenches, habitants de la cordillère.

Ce qui m’amène à soulever une autre facette de l’indépendance, qui s’inspire en bonne partie de l’expérience de vie au Québec, où l’on parle beaucoup de la «question nationale». L’indépendance constitua la formation d’un nouvel état, mais la nation chilienne, tout comme dans les autres pays, était à peine en voie de formation. Ceux qui voulaient l’indépendance étaient essentiellement les criollos, quoique pas de façon unanime, loin de là: plusieurs sont restés farouchement loyalistes au roi. Mais l’ensemble de la population, composée par de nombreux métis, par des Indiens en partie hispanisés, par d’autres Indiens restés libres, par un certain nombre de Noirs et mulâtres (pas très nombreux au Chili) esclaves ou libres constituaient une masse hétéroclite, avec peu d’éléments en commun, dont les membres étaient profondément divisés au niveau social, ethnique et culturel. C’est pour cela que partout, les chefs criollos eurent énormément de mal à recruter pour l’armée: les désertions étaient monnaie courante, car pour la grande majorité des habitants, devant l’option d’appuyer le roi ou les patriotes, ils pouvaient aussi bien prendre partie pour l’un que pour l’autre. De fait, les troupes royalistes envoyées du Pérou pour attaquer les patriotes, qui débarquaient dans le sud du Chili, dirigées par des officiers Espagnols, avaient sous leurs ordres une troupe formée majoritairement par des paysans chiliens. Comme ailleurs, les combats étaient plutôt une guerre civile qu’une confrontation opposant deux armées «nationales». La nation prendra forme très lentement durant le 19e siècle, à mesure que l’État était davantage présent dans la société, que l’école faisait des progrès et qu’un attachement idéologique envers les symboles patriotes (drapeau, hymne national, armoiries) avait lieu. Le sentiment patriotique de Ño cámara, l’homme du peuple, personnage important du roman d’Alberto Blest Gana, Durante la reconquista (publié en 1896), qui se battait avec conviction contre les royalistes à côté de Manuel Rodríguez, héros malheureux de l’indépendance, n’est nullement représentatif de la réalité sociale de l’époque: il s’agit d’une fiction, fortement imprégnée d’idéologie. La formation de la nation devait se poursuivre au 20e siècle, à mesure que l’État offrait davantage de services à la population et permettait ainsi d’intégrer l’ensemble de ses habitants: la tâche a beaucoup progressé, mais il reste encore du chemin à faire pour l’intégrer véritablement, en respectant les droits de chacun.

Enfin, un dernier élément et celui du rôle des provinces et du type de gouvernement qui s’imposa au Chili après l’indépendance. Habitués à un gouvernement assez centralisé, les Chiliens d’aujourd’hui ont du mal à imaginer que d’autres options aient pu être considérées à l’époque, notamment le fédéralisme. C’est d’ailleurs cette forme qui fut adoptée en Argentine et d’autres pays. L’éducation traditionnelle souligne uniquement des initiatives venues de la capitale: la formation de la Junte de gouvernement à Santiago, en septembre 1810, est présentée traditionnellement comme la seule qui vit le jour au pays. Mais on passe sous silence qu’une Junte avait aussi pris forme à Concepción, dans le sud, et que ce même phénomène avait lieu dans tout le monde hispano-américain, y compris l’Espagne. Après l’accession définitive de l’indépendance, la période des années 1820, pendant laquelle des partisans du fédéralisme s’affrontaient avec les tenants de la vision centralisée, nous était présentée comme celle de «l’anarchie» Autrement dit, toute tentative de questionner la formule d’un gouvernement fort et unique pour tout le pays était présentée comme négative. L’expérience de vie ici doit nous faire penser que l’idée d’un gouvernement où les provinces ont un certain pouvoir doit au moins être discutée. Ce n’est pas pour rien que de temps à autre, des politiciens chiliens dénoncent le «centralisme excessif» qui règne au Chili, sans que l’on ait essayé des mesures très concrètes pour remédier à cette situation.

Le Bicentenaire constitue ainsi une occasion non seulement pour se rappeler du passé, mais aussi pour se poser des questions sur cette époque et s’interroger sur l’avenir.

1 Y font partie aussi le Brésil et selon certains, Haïti. Mais l’histoire des ces indépendances suivit un parcours différent de celles des anciennes colonies espagnoles.

2 À l’époque, le territoire était connu comme le «Haut Pérou» et faisait partie du Vice- royaume de La Plata. Le pays devint la Bolivie seulement en 1825.


* L’auteur du texte est historien, professeur de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

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