Une histoire des immigrants
Chiliens au Québec

Ricardo Peñafiel*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sommaire

Une histoire

Le livre de José del Pozo, « Les Chiliens au Québec, Immigrants et réfugiés, de 1955 à nos jours », m’interpelle de deux manières. D’abord en tant que « Chilien-québécois », il me raconte l’Histoire de ce que j’ai vécu, sans en avoir la conscience socio-historique qu’apporte le livre. Ensuite, en tant que chercheur utilisant une méthodologie basée sur les récits de vie, ce livre m’apporte un exemple très inspirant d’imbrication heureuse entre l’exposé « savant » et les témoignages des personnes ayant vécu l’histoire au quotidien.

Une histoire se racontant d’elle-même,
Par la bouche de ceux qui l’ont vécue

Je commencerai par expliciter ce deuxième intérêt qui, du fait de son caractère plus « spécialisé » sera sans doute moins long à exposer. L’une des principales forces du livre de José del Pozo réside dans sa manière de faire avancer l’exposé en intercalant des éléments de biographies individuelles et des éléments historiques, politiques et institutionnels, de telle sorte que l’on ne parvient pas à distinguer si les récits de vie viennent « illustrer » le récit historiographique ou si ce dernier ne sert pas plutôt à expliquer le contexte, nécessaire à la pleine compréhension des récits de vie.
Par exemple, alors que del Pozo aborde la question des politiques d’immigration, les données factuelles – concernant, par exemple, le nombre d’immigrants (ou de réfugiés) reçus par rapport au nombre de demandes déposées – sont ponctuées de témoignages de personnes ayant dû « forcer la porte » de l’ambassade canadienne au Chili (refusant d’accueillir les victimes de la répression) ou attendre plusieurs années avant de régulariser leur situation au Québec, ayant été séparées de leurs familles, sans accès à des cours de français, ou encore accueillis à bras ouverts par une communauté québécoise solidaire et enthousiaste.
Mais, l’argumentation n’avance pas tant autour de « thèmes » (comme celui que je viens d’évoquer) qu’autour des différentes étapes chronologiques de l’immigration chilienne. Ce qui fait que, malgré une organisation très rigoureuse, le thème des politiques de l’immigration (ou un autre, le cas échéant), revient épisodiquement, suivant les événements touchant les différentes vagues d’immigrants. En fait, c’est comme si les données empiriques n’étaient là que pour nous faire comprendre les témoignages ; comme si l’histoire se racontait d’elle-même par la bouche de ceux qui l’on vécue ; comme si l’histoire « prenait vie » et corps, et larmes et joies…

L’histoire de « ma » vie
Ce qui m’amène à l’intérêt principal que représente ce livre, pour moi et sans doute pour tout autre immigrant Chilien au Québec. Sans jamais me mentionner, ne serait-ce qu’une seule fois… ce livre parle constamment de ma vie. En documentant, de manière méthodique et impartiale, une série de questions que tout Chilien-Québécois (ou Québécois ayant côtoyé des Chiliens) s’est posée, ce livre offre des clés d’interprétation pour des événements ayant marqué nos vies, sans que nous ayons les connaissances globales pour les comprendre pleinement.
Il lève le voile sur plusieurs mythes ou perceptions partielles circulant dans les communautés chiliennes du Québec (ou à leurs sujets). Il montre, par exemple, les intérêts divergents entre le gouvernement canadien et la solidarité québécoise, expliquant du coup pourquoi plusieurs d’entre nous sommes arrivés ici plutôt qu’ailleurs. Il établit les distinctions mais aussi les parallèles existant entre les « réfugiés », les « immigrants forcés », les « réfugiés-économiques » et les « immigrants-volontaires », ce qui le conduit, entre autres, à documenter l’épisode des « faux » réfugiés des années 1990 (après la dictature) permettant de comprendre comment ce paradoxe a pu se produire. Il passe en revue l’ensemble des manifestations culturelles, associatives, professionnelles et politiques des Chiliens du Québec, permettant d’évaluer les réussites et les limites de leur « intégration »…
J’ai ainsi pu avoir le portrait d’ensemble d’une pléthore de situations qui ont marqué ma vie sans que j’en connaisse les tenants et aboutissements. J’ai même appris beaucoup de choses sur des « compañeros » Québécois avec qui j’ai milité depuis les années 1990 sans connaître cependant leurs longues trajectoires de lutte et de solidarité.

Une histoire « pour tous »
Pourtant, ce livre ne s’adresse pas seulement aux Chiliens du Québec ou aux Québécois solidaires. Paradoxalement, il est écrit de manière à être compris par des personnes ne connaissant strictement rien au Chili, sans pour autant que cette « vulgarisation » ne lui enlève une quelconque pertinence, tant pour les Chiliens que pour la recherche scientifique ou la société québécoise dans son ensemble.
* L’auteur du texte est Ph.D., Science politique, Université du Québec à Montréal (UQAM).

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